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Le 03/12/2015

Oxmo Puccino : interview pour l'album La Voie Lactée

Voix majeure du rap français en même temps que chanteur et chantre du métissage musical, Oxmo Puccino est l’un des artistes majeurs de la scène française. Dans son huitième album, La voix lactée, il fait l'éloge de la lenteur et du temps nécessaire à la réflexion, « une question de survie ». Oxmo Puccino est un observateur de son temps qui noue une relation fraternelle avec son public depuis 20 ans. Rencontre avec l’icône du rap français qui n'a rien perdu de son flow et de sa plume aiguisée.

 

Oxmo Puccino (Diarra Abdoulaye)


Ce qui est bien dans ce que vous faites, c’est que ce n’est jamais la même chose. Aucun album ne se ressemble.

Ce n’est pas facile de prendre un nouveau chemin à chaque fois. C’est même un risque, mais c’est ce qui permet de ne pas s’ennuyer et de reconnaitre les fervents.


Reconnaitre ceux qui suivent toutes les directions que vous prenez, c’est ça ?

Ce qu’il y a de commun à toutes les directions que je prends, c’est moi. Ma façon de voir les choses, mon point de vue sur les sociétés dans lesquels nous vivons. Donc, ceux qui sont fervents, la plupart du temps, sont ceux qui comprennent que mon travail est une démarche artistique globale.


Vous tissez votre toile d’araignée quoi !

Exactement. Parce que pour moi, tout est lié. Vous pouvez parler de confiture et comprendre le lien avec les insectes. Il suffit de trouver le beau cheminement. Je ne suis jamais en manque d’inspiration, car quand je ne trouve pas l’idée que je cherche dans un panier, je vais la chercher derrière moi… et souvent, je la trouve.


Est-ce que le public vous suit alors ?

J’ai des fans de base qui sont pour moi comme des amis. Non seulement ils me suivent, mais ils montent dans le bateau, indépendamment de ce que je vais proposer. Ils me pardonnent si le voyage ne leur a pas plu, mais ils attendent déjà le prochain départ.


Textuellement, il y a une certaine continuité, mais pas vraiment dans la musique.

Dans ce nouvel album, la musique est plus synthétique, plus froide, moins organique. Elle est moins fouillée en termes de composition. Elle est plus minimaliste.


Elle est moins fouillée en termes de composition ? Je trouve que c’est exactement le contraire. Ca fourmille d’idée dans tous les sens.

Sincèrement, vous avez peut-être raison. Je manque de recul pour pouvoir décrire la musique de ce disque de manière formelle et cohérente, parce que la peinture est encore trop fraîche. Il y a beaucoup de couches. Certains morceaux comme « Ton rêve », c’est comme une sorte de transe. On se laisse porter par un rythme qui tourne, sans trop de perturbations, mais c’est très riche et dense. Sur mes trois derniers albums, en termes de composition, c’était beaucoup plus fouillé, en termes d’évolution harmoniques aussi d’ailleurs. Là, on a utilisé des boites à rythmes, il y a beaucoup plus de synthétiseurs. Utiliser des synthétiseurs donne un côté « électronique » qui est moins chaleureux qu’une guitare ou qu’un piano.


C’est l’effet Renaud Letang ?

C’est l’effet Renaud Letang/Oxmo Puccino. Nous avons beaucoup travaillé ensemble. Vous savez, j’ai  une certaine vision d’un objectif à atteindre. Mais sur le chemin, je peux me rendre compte que je suis en train de me tromper. C’est accepter mes erreurs qui me permet d’évoluer. Un jour, je suis venu voir Renaud sans l’envie de rentrer en studio. Mais au fur et à mesure des discussions et des choses qu’il me faisait écouter, cela m’a provoqué une sorte d’impact. Et très vite, je me suis rendu compte que l’on avait de quoi faire un album qui ne correspondait pas à ce qui avait déjà été fait… et qui était solide. J’ai donc emmené des maquettes qui sonnaient bossa nova, latino, brésilien, colombien et lui s’est chargé de remettre tout ça à l’heure d’aujourd’hui, sans perdre l’émotion que j’avais dans mes maquettes. On a fini l’album comme on l’a voulu, comme on l’a senti.

 

 



Il y a plein de thèmes différents qui peuvent être légers ou graves. Parlez-vous de vous dans vos chansons ?

Je ne suis pas toujours dans les situations que je décris, je m’inspire aussi de ce qu’il se passe dans la vie de mes amis et autour des gens que je fréquente. On pense qu’on est seul au monde à vivre quelque chose, mais d’autres personnes vivent les mêmes faits, même s’ils n’en parlent pas. On peut partager et réduire une souffrance, juste en l’évoquant. Je parle de sujets pas toujours très drôles, mais en tentant de trouver leur penchant positif. Je rentre par une petite porte afin de découvrir quelque chose d’important et d’essentiel.


Une chanson comme « Un week-end sur deux », je me suis demandé si vous l’aviez vécu.

La vie de famille est quelque chose qui est très difficile à maintenir. On est tous les jours au bord d’une faille. Ça fait partie de la vie et forcément, je me suis mis dans le cas de figure où je devrais élever ma fille à distance. J’ai des amis qui ont vécu ça pleinement. J’ai la chance d’avoir assez d’empathie pour me mettre à leur place. Je ne suis pas dans le déni. La question que je me suis posé dans ce titre, c’est : si cela m’arrivait, qu’est-ce qu’il se passerait, comment j’agirais ?


J’adore la façon que vous avez d’interpréter la chanson « Cheval sur ».

C’est le morceau va-t-en-guerre de l’album, en même temps, c’est une démonstration technique de ce qu’est le rap. Dans ce morceau, je suis à cheval sur l’impossible et si on ajoute l’accent circonflexe sur le u, ça devient « A cheval sûr ». Ça veut dire que la manière dont on veut avancer dépend énormément de qui on s’entoure. Il faut toujours prêter attention aux anciens, à ceux qui ont l’expérience, parce qu’ils en sauront toujours plus que vous. Avec l’évolution de la technologie aujourd’hui, quelque chose s’est brisée : le sens de la transmission. Je trouve ça dommage parce que je pense qu’on a toujours besoin d’un mentor pour avancer.


Oxmo Puccino (Diarra Abdoulaye)


Dans ce disque, vous parlez beaucoup aux jeunes.

Si on ne fait pas attention à qui on se confie, on finit par être le dindon de la farce. Ce que je remarque dans la nouvelle génération, c’est que pratiquement personne ne retient les leçons des erreurs des ainés. C’est dommage. C’est comme si nous nous étions trompés pour rien.


Il faut pourtant se tromper pour avancer.

Oui, mais on peut limiter les erreurs. Il y a des dégâts qui sont irréparables, ensuite, il faut se les coltiner toute sa vie. Un mentor peut vous éviter cela. Moi, j’ai eu des mentors qui m’ont permis d’éviter beaucoup de choses. Je pense à un de mes premiers managers, Rick vlavo,  à celle qui a dirigé pendant douze ans le label musical Delabel, Laurence Touitou et à ma manageuse actuelle, Nicole Schluss. Ils étaient là pour me prévenir des dangers de certains passages de vie.


J’ai l’impression que dans le métier, vous avez désormais une stature de « sage ».

J’ai toujours essayé d’aller dans l’arrangement. Et avec le temps, le ton se fait plus doux.


Vous sentez-vous appréciez de la jeune génération ?

Dans le milieu du rap, les fans ne voient que les artistes qu’ils apprécient et tous les autres n’existent pas. Pour un fan de Youssoupha, de Maître Gims ou d’Abd al Malik, je peux ne rien représenter. Ma position restera toujours incertaine, j’en suis conscient. Rien n’est acquis à vie. Mais j’aime bien ma position un peu à part. Vraiment.


Vous faites attention à ce que l’on dit de vous ?

Non. Je dis toujours que ce que l’on dit de moi est vrai. Il n’y pas de fumée sans feu et tous les malentendus sont possibles. Même si ça ne correspond pas, c’est juste une part de vérité qui a été mal traduite.


Etre connu et reconnu, vous en pensez quoi ?

C’est étrange que la notoriété soit prise comme un caractère de la réussite. C’est étrange également que l’on puisse penser qu’être célèbre, c’est d’avoir réussi. Dans certaines chansons, j’essaie d’apporter une certaine vision sur cette notion qui est totalement incomprise des deux côtés. C’est-à-dire par les personnes qui se font tout un monde de la célébrité et par ceux qui la vivent. Personne n’y comprend rien. La célébrité est un accident et je trouve que ceux qui la cherchent c’est parce qu’ils ont un manque d’affection mal placé.


Vous aimez la célébrité ?

Pas du tout, mais je m’en arrange. Je suis quelqu’un de très discret, je sors peu. Je ne fais rien pour que l’on me reconnaisse.


Pour être artiste, il faut quand même avoir un peu d’ego en soi, non ?

Non. Il faut avoir un amour propre pour pouvoir suivre sa passion en toute intégrité et pour créer quelque chose qui lui ressemble… en suivant sa voie intérieure, bien sûr.

 

 



Le premier single de ce disque est « Une chance ». C’est un message pour dire aux gens de la saisir quand elle se présente ?

Je veux dire : ce qu’il vous arrive de mal est peut-être la conséquence d’avoir manqué la chance. C’est un appel à regarder sur soi et autour de soi. Un appel à faire attention à toutes ces occasions que vous avez manqué et à la prochaine qui pourrait changer votre vie. Il ne faut pas se plaindre de ce que l’on a laissé passer et il ne faut pas mettre cela sur le compte de la malchance.


Avez-vous le temps d’avoir du recul entre deux albums ?

A peine arrivé à la fin d’un projet, je pense déjà aux deux suivants. Je suis dans une machine à laver en permanence, entre le séchage et le lavage. Alors, effectivement, j’ai un peu de mal à prendre du recul et ma vie est dans le chamboulement total.


Vous menez une vie de créativité constante.

Je ne cesse jamais de créer. J’ai trop de sources d’inspiration pour me permettre de m’arrêter. C’est là qu’à la fois je prends énormément de plaisir, que je me repose et que j’ai l’impression de changer le monde. J’échange beaucoup d’idées avec d’autres chercheurs en bien-être.


« Chercheurs en bien-être ». Quelle jolie expression ! C’est ça un artiste ?

Non. Pour moi un artiste révèle la beauté de la nature qui pourrait être invisible à l’œil nu. La musique, ce n’est rien que des chants d’oiseaux ou du bruissement du vent dans une forêt de bambous qui a été harmonisé pour être accessible à tous. Le chercheur de bien-être, c’est celui qui destine cette traduction de manière consciente, c’est celui qui crée pour apporter du bien à son prochain.


On s’habitue à la sortie d’un nouvel album ou c’est un éternel recommencement ?

A chaque fois, c’est un redémarrage. Le savoir ne change rien à l’affaire. C’est toujours des questionnements et puis, ça arrive toujours à une étape de notre vie qui est nouvelle. On se demande si le discours, la cohérence, l’époque dans laquelle ce disque ce situe est dans le bon timing. Suis-je décalé, dans les temps, en avance, à l’heure ?


J’ai l’impression que ce disque a été aussi pensé pour la scène, non ?

Avec cet album, j’ai vraiment hâte de retourner sur scène. Ça va être plus simple en apparence. Depuis des années j’intègre du jeu, de l’interaction avec le public, il y a un côté théâtral, des directions musicales, une scénographie. Je compte changer tout cela dans la prochaine tournée liée à ce disque. Ce nouvel album est dans l’énergie. Il est plus rythmé, plus relevé, plus rapide. Les refrains sont plus accrocheurs, plus fédérateurs… On va s’éclater.


Est-ce que l’on peut dire que La voix lactée est votre album le plus « populaire ».

Je ne sais pas parce que je ne connais pas les critères de ce que nous pouvons qualifier de « populaire ». Ce que je sais, c’est qu’il y a moins de mélancolie et plus de joie. J’ai une amie très proche qui m’a dit que c’était l’album d’un homme heureux. C’est la première fois que l’on me suggère cette idée-là. Elle a sûrement raison. Je trouve que je suis heureux. Je l’ai voulu, envers et contre tout.


Le chemin pour parvenir à une certaine sérénité et à un certain bonheur est long ?

Il est long et tortueux. Il ne passe pas par où on l’a prévu... Ca révèle toute la beauté d’un parcours.


Vous êtes fier de ce disque ?

Extrêmement.


Cela vous est-il arrivé de ne pas être fier d’un disque ?

Non, parce qu’à chaque fois, j’y ai mis de mon mieux. Lorsqu’il y a des lacunes, j’en suis conscient. Mais j’ai toujours des ambitions qui dépassent ce que je peux faire. Il faut viser la lune pour toucher le ciel (rires).

 

Par François Alquier.

 

Oxmo Puccino (Diarra Abdoulaye)

 

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